L’éclatement de la bulle de crédit a des conséquences économiques profondes et à long terme aux États-Unis et dans le reste du monde. Chez nos voisins du sud, la baisse généralisée des valeurs des maisons et un taux de chômage structurel élevé modifient en effet le comportement des consommateurs, qui ont été le principal moteur de l’économie américaine et mondiale.

Avec le temps, la croissance économique reprendra éventuellement lorsque les dettes des États-unis et d’ailleurs auront été réduites par rapport au P.I.B et que le taux d’épargne cessera d’augmenter. Mais tout cela risque de prendre du temps. Que peut faire le gouvernement Américain dans ce contexte? Avec les taux d’intérêt déjà près du plancher zéro, il ne reste que  trois options à sa disposition : la stimulation fiscale, la dévaluation du dollar et la planche à billets…

La première option, la stimulation par l’augmentation des dépenses gouvernementales, a été largement utilisée : les États-Unis, à l’instar de beaucoup d’autres pays, ont généré ainsi des déficits importants avec comme objectif de stabiliser l’économie. Or, aujourd’hui, c’est l’impasse, car non seulement les consommateurs ont préféré épargner plutôt que consommer, mais les déficits accumulés et à venir forceront le gouvernement américain à réduire ses dépenses.

Deuxième solution : miser sur les exportations par la dévaluation de la devise. Cette option est devenue un enjeu majeur puisque les autres leviers, baisse des taux d’intérêt et augmentation des dépenses gouvernementales, ont déjà été utilisés. Cependant, une baisse unilatérale du dollar américain est difficile à réaliser. Dans un contexte de surplus d’offre mondiale, beaucoup trop de pays veulent eux aussi une devise nationale faible pour favoriser leurs exportations. Pour cela, ces nations abaissent leur taux d’intérêt ou interviennent dans les marchés en vendant massivement leur devise, comme le font le Japon, la Suisse, la Chine et bien d’autres, ou encore imposent des contrôles sur les entrées de capitaux comme le fait le Brésil. Résultat : ces actions neutralisent celles des Américains. Nous sommes très loin de la coopération louangée du G-20 en 2009, alors que les gouvernements promettaient de s’attaquer aux déséquilibres des balances commerciales! C’est d’ailleurs pour cette raison que le président Sarkozy discute de mettre en place des mécanismes (un nouveau Bretton Woods) pour limiter cette course généralisée vers une devise faible, dont l’Europe risque de subir les contrecoups par la force de sa devise (ainsi que le Canada d’ailleurs).

Le cas de la Chine et de sa politique de devise faible est intéressant. Ce pays pourrait théoriquement prendre le leadership économique international comme les États-Unis l’ont fait après la Seconde Guerre mondiale, si l’économie chinoise dépendait plus largement de ses consommateurs plutôt que de ses exportations. Mais actuellement, la Chine ne se voit pas encore prête à jouer ce premier rôle, tout comme les Américains ne l’étaient pas non plus dans les années 30. La Chine hésite ainsi à tort ou à raison de réévaluer sa devise par peur d’étouffer ses exportations et de causer ainsi une déflation semblable à celle que connaît le Japon depuis les années 90. L’état chinois préfère que ses fortes exportations permettent à ses travailleurs d’élever leur salaire, et à l’aide d’autres mesures internes pour stimuler la consommation, mèneront à une croissance durable à plus long terme. Mais, pendant ce temps, le Congrès américain s’impatiente et menace d’imposer des tarifs punitifs sur les importations chinoises, en accusant la Chine de manipuler sa devise.

Toutes ces politiques de devise faible risquent de répéter la dynamique des années 30, puisque cette compétition internationale à l’affaiblissement de la monnaie est un jeu à somme nulle et mène à une impasse. La suite logique est d’avoir recours au protectionnisme pour protéger ses marchés – soit exactement le choix politique du chacun pour soi qui a aggravé la dépression économique d’il y a 70 ans.

Aux États-Unis, ces deux options pour augmenter les revenus, l’accroissement des dépenses gouvernementales et la dévaluation de la devise, ayant donc déjà été utilisées,  il reste à travailler du côté de la réduction du fardeau de la dette, en poursuivant une politique qui favorise les emprunteurs au détriment des prêteurs, dont la Chine.

Pour ce faire, la Federal Reserve a commencé en 2008 à imprimer de l’argent pour acheter des actifs à revenus fixes, comme des hypothèques, ce qui aide à baisser les taux d’intérêt. La Fed se propose bientôt de recommencer à faire fonctionner la planche à billet si l’économie américaine reste faible. Ce choix favorise les emprunteurs de plus d’une façon : Elle leur permet de refinancer leur dette à des taux d’intérêt  moins élevés; les liquidités abondantes poussent aussi à la hausse le prix des actifs (maisons, actions, obligations), ce qui aide à rembourser les dettes; de plus, et surtout, la planche à billet réduit le fardeau de la dette réelle à taux fixe en générant de l’inflation.

Ce dernier point est crucial : une diminution du poids de la dette nationale est exactement ce dont les Américains ont besoin en ce moment. Aussi, il n’est pas étonnant que la Fed dise vouloir un taux d’inflation plus élevé – une volonté assez rare chez des banquiers centraux! Mais il faudra user de prudence, car d’une part, le dollar risque de faiblir davantage, créant des tensions internationales, et d’autre part, ce choix de laisser sortir le génie inflationniste de sa bouteille est périlleux, car trop d’inflation nous mènerait tout droit aux problèmes des années 70, ou, pire, à l’hyperinflation de la république de Weimar en Allemagne, dans les années 20. Il n’est donc pas étonnant que l’or et certains produits agricoles fracassent en ce moment des records de prix, malgré une économie globale plutôt faible et l’absence actuelle d’inflation. La Fed devra donc se montrer très agile et courageuse lorsque viendra le temps de retirer ces excès de liquidités, afin de réduire une inflation devenue trop élevée.

http://pierreduhamel.ca/2010/10/08/laurent-desbois-les-americains-s’appretent-a-imprimer-de-l’argent/