Tags

,

Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a récemment proposé de créer un poste de ministre des Finances de l’Europe, afin de soutenir l’intégration fiscale dans la zone euro. Un tel ministre, s’il pouvait exercer de réels pouvoirs, permettrait assurément d’avancer dans la bonne direction, car c’est justement le manque de pouvoir européen central qui rend difficile la stabilité de l’euro et la gestion des crises liées à cette devise.

Pour l’instant l’euro est une devise sans État. Il existe bien certaines institutions européennes: Parlement, Cour des comptes, Banque centrale – la seule entité Européenne qui défend l’euro. Mais l’absence de gouvernement « fédéral », démocratiquement élu et qui pourrait défendre l’intégrité de l’euro, en imposant par exemple des transferts fiscaux, conduit forcément à des problèmes structurels qui minent la viabilité de l’euro.

Par exemple, depuis la création de cette devise, en 1999, on a vu trois développements qui causent beaucoup d’instabilité, vu l’absence de gouvernement central. Premièrement, la Grèce a pu s’endetter au point où elle se trouve maintenant au bord de la faillite. Deuxièmement, les coûts de main-d’œuvre dans les pays périphériques commela Grèce, l’Espagne et l’Irlande se sont élevés d’environ 30 % par rapport à l’Allemagne, ce qui a rendu ces pays peu compétitifs.

Cela a créé du chômage, et celui-ci ne peut diminuer par des déplacements de main-d’œuvre d’un pays européen à l’autre, puisque des barrières linguistiques et culturelles freinent la mobilité des travailleurs. Les salaires dans les pays périphériques doivent donc s’ajuster à la baisse, ce qui ne se fera pas sans générer des tensions sociales et politiques. L’absence de transferts fiscaux alimentera  ces tensions.

Troisième développement négatif : le crash après l’excès de crédit dans ces pays de la périphérie européenne et le règlement de la note à payer par leurs contribuables. Rappelons que l’adoption de l’euro, monnaie forte et plus sécuritaire que les diverses devises nationales européennes, avait fait baisser les taux d’intérêt de ces États périphériques. Il s’en est suivi une abondance d’emprunts publics en Grèce et privés en Espagne et en Irlande – les prêts provenant essentiellement de pays en surplus comme l’Allemagne.

Résultats : les banques des pays périphériques ont augmenté leur levier, les ménages ont obtenu les crédits pour investir dans l’immobilier, ce qui a provoqué une bulle immobilière suivie d’un crash, après 2008. L’Irlande a alors empiré les choses en se portant garante des dépôts placés dans ses banques  nationales. Or, les sommes à couvrir dépassaient largement les capacités financières de l’État irlandais.

Certes, l’euro a éliminé les risques de dévaluation des anciennes devises européennes, mais en faisant apparaître de nouveaux risques, rattachés aux dettes nationales et bancaires. Le manque d’institution fédérale rend très difficile le règlement de ces  problèmes souverains et bancaires, L’État fédéral américain a pu recapitaliser les banques américaines basées à New York qui détenaient des mauvais prêts en Californie, Nevada ou en Floride sans créer des tensions entre les régions – la révolte visait plutôt les salaires des banquiers. De  plus, les banques en Europe relèvent de la responsabilité nationale et non  pan-européenne. C’est un peu comme si au Canada les contribuables d’une seule province, plutôt que l’ensemble des Canadiens, étaient responsables de la solvabilité d’une de nos banques.

Pour toutes ces raisons, la proposition de M. Jean-Claude Trichet  de créer un ministère des Finances est un pas important dans la bonne direction. Un gouvernement fédéral permettrait de décider de la répartition de la note à régler pour recapitaliser les banques et renflouerla Grèce, autrement dit d’arbitrer le prélèvement des sommes nécessaires entre les contribuables Grecs, Irlandais et Allemands, les détenteurs d’obligations ainsi que les banques. En l’absence d’un gouvernement fédéral, on fait face à des tiraillements nationaux qui éloignent les pays les uns des autres.

À l’aboutissement de cette  négociation forcément ardue, l’euro sera probablement sauvé, car le coût d’un échec, à ce stade, est trop élevé. Cependant, l’absence de croissance économique en périphérie européenne  risque d’avoir des répercussions importantes, comme une possible création de partis politiques qui pourraient prôner un retour aux monnaies nationales.

On a déjà vu l’émergence d’un tel phénomène, par exemple en 1892, avec le Parti populiste américain, qui vantait un retour vers un crédit plus ample et une fin de la dynamique déflationniste. À l’époque, l’objectif était d’abandonner l’étalon-or; en Europe, des courants semblables pourraient éventuellement chercher à abandonner l’euro pour stimuler l’économie.

C’est ainsi que la devise européenne est devenue une source d’instabilité financière, économique et politique, alors qu’elle devait être synonyme de stabilité. « Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire économique d’une union monétaire durable qui n’est pas associé à un seul État », disait Otmar Issing, économiste en chef de la Banque centrale Allemande, 10 ans avant la création de l’euro. Si les Européens veulent sauver l’euro, ils devront fonder cet État.