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Le paysage économique et politique n’est pas très reluisant. Le défaut imminent de la dette grecque risque de provoquer une récession en Europe. Les États-Unis, en plus d’être plongés en plein marasme économique, ne s’entendent pas sur les moyens pour contrôler la dette publique – le Congrès étant l’otage du Tea Party, qui n’accepte aucun compromis. Et maintenant, la guerre des devises, au cours de laquelle bien des pays ont pris des mesures pour faire baisser la leur, entre dans une deuxième phase, pour se transformer en guerre commerciale.

En effet, dans un contexte où l’offre excède la demande, la tentation est grande de vouloir stimuler les exportations en poursuivant une politique de devise faible. Comme je l’ai déjà écrit dans Cyberpresse en 2009 (lire cet article), le problème est que les pays ne peuvent pas tous dévaluer leur devise en même temps, d’une part, et que l’étape suivante est de recourir au protectionnisme pour protéger les emplois, d’autre part.

Depuis 10 ans, la Chine (et d’autres pays d’Asie), a initié une certaine guerre de devises en maintenant la sienne artificiellement sous-évaluée, ce qui a permis à ce pays d’accumuler une importante réserve de dollars et de connaître un essor économique enviable. Les autres États ont accepté cette politique mercantiliste chinoise tant que la croissance économique était forte, mais c’est une toute autre histoire depuis que le chômage augmente.

Le Brésil, qui en premier a lancé l’expression « guerre de devises », a aussi tenté de contrer l’appréciation de sa devise nationale depuis que les américains font la même chose pour leur dollar. Ainsi, le gouvernement du Brésil a imposé d’abord des taxes sur les achats de real brésiliens, afin de calmer la spéculation, puis des tarifs douaniers pour protéger son industrie automobile de la concurrence chinoise. Le Brésil désire maintenant demander à l’Organisation mondiale du commerce de permettre l’imposition de tarifs aux pays qui maintiennent leur devise à un niveau artificiellement bas.

La hausse du protectionnisme pour protéger les emplois est liée directement au ralentissement économique, les indicateurs économiques n’étant pas encourageants. Le 1er graphique nous montre que l’activité manufacturière mondiale, qui s’était rétablie en 2009-2010, est à nouveau en baisse, se maintenant autour de l’indice de 50, ce qui représente une absence d’expansion du secteur manufacturier.

Or, comme l’indique le 2e graphique, les pays du BRIC sont loin d’être immunisés contre le ralentissement mondial de ce secteur. On constate en effet que cette baisse de l’activité manufacturière touche aussi ces économies émergentes, en particulier le Brésil.

Aussi, il n’est pas étonnant que ce pays ait été l’un des plus agressifs quant à l’imposition de mesures protectionnistes.
La pression politique en faveur du protectionnisme à l’échelle mondiale risque donc de monter essentiellement à cause de ce ralentissement économique et des chiffres toujours décourageants quant à l’emploi, comme le montre le 3e graphique provenant du Bureau of Labor Statistics, qui porte sur l’évolution de l’emploi total aux États-Unis.

Le seuil maximum de 138 millions d’emplois, atteint en janvier 2008, est retombé à 131 millions aujourd’hui. Par conséquent, même si la croissance économique s’améliore, les Américains ne retrouveront pas les emplois d’avant la crise.
Enfin, le 4e tableau présente l’évolution de l’emploi manufacturier aux États-Unis. Là aussi, la baisse est significative : les quelque 17 millions d’emplois de ce secteur en 2000 se sont réduits à moins de 12 millions en 2011.

Le lien entre le déficit commercial américain et le bas niveau d’emploi aux États-Unis est difficile à faire cependant, comme le montre ce 5e graphique. On y voit que l’emploi a augmenté lorsque ce déficit montait, mais a diminué depuis que le déficit diminue.

Par contre, plusieurs analystes, tel Paul Krugman, pensent que la Chine est en partie responsable des pertes d’emplois, voir les articles ici et ici.

Quoiqu’il en soit, comme le dit le président de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke, le chômage aux États-Unis est une crise nationale. Et il y a fort à parier qu’après avoir blâmé le système financier, la classe politique tentera maintenant de contrer la concurrence déloyale de la Chine.

Toutefois, n’oublions pas que le dollar américain est une devise de réserve internationale, ce qui représente des avantages, mais aussi des inconvénients pour les États-Unis. Ainsi, lorsque, chez nous, le besoin d’un dollar canadien plus faible s’est fait sentir dans les années 90, afin de nous sortir de nos problèmes d’endettement public, la solution était simple : baisser nos taux d’intérêt et compter sur la force de l’économie américaine et sur un dollar canadien faible. Aujourd’hui, les Américains ont besoin d’un dollar faible et d’une économie mondiale forte, mais se retrouve avec une économie mondiale qui faiblit et un dollar américain qui prend de la force depuis le mois d’août, à cause de la place centrale qu’occupe encore les États-Unis dans le monde. Pour vaincre cette dynamique néfaste, le protectionnisme risque d’être vu comme la seule solution possible.

Un autre facteur à surveiller sera le niveau du yuan. Il a en effet progressé de 7 % depuis juin 2010, mais n’augmente plus depuis août 2011, se transigeant autour de 6,40 yuans pour un dollar américain. En fait, il n’est pas encore clair si la stagnation du cours de la devise chinoise est une pause ou un arrêt plus permanent – car il est possible que des capitaux fuient la Chine comme ils quittent d’autres pays émergents. Une stagnation du Yuan ne ferait qu’augmenter les chances de protectionnisme, comme je l’ai déjà indiqué dans le journal Les Affaires (lire cet article).

L’attrait du protectionnisme est déjà présent. Le Sénat américain a voté hier soir (3 octobre 2011) 79-19 en faveur d’un debat sur une loi qui autoriserait l’imposition de tarifs douaniers qui compenseraient la faiblesse artificielle du yuan – le Currency Exchange Rate Oversight Reform Act . Pour appuyer sa démarche, le Sénateur Charles Schumer estime que 2,4 millions d’emplois ont été perdus entre 2001 à 2008, à cause du déficit commercial américain avec la Chine. Cette loi ne risque pas encore d’être approuvé par la Chambre des représentants, mais Mitt Romney, un leader dans la course présidentielle républicaine, demande aussi une politique économique plus ferme face à la Chine.

De plus, la proposition récente du président Obama pour stimuler l‘emploi (Jobs Bill) inclut une provision « Buy America », qui favorise les entreprises américaines pour les contrats du gouvernement fédéral. Cette clause ayant été retirée du plan précédent, nous verrons si elle restera pour celui-ci. Encore faut-il que ce Jobs Bill voit le jour.

En somme, l’ère de la globalisation, qui a connu son apogée en 2006, lorsque les déséquilibres des comptes extérieurs étaient à leur maximum, tire peut-être à sa fin. Il sera en effet difficile d’accepter une faible croissance économique dans les pays ouverts au commerce extérieur lorsque la Chine croît rapidement, en partie grâce à un yuan sous-évaluée. Chaque pays va chercher a protéger ses emplois tant que la demande globale reste déficiente. Et plus le chômage élevé va durer, plus les risques de derapage protectionniste va augmenter.