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La crise actuelle du système financier est symptomatique d’une nouvelle ère, qui sera très certainement dominée dans les prochaines années par des bris de contrats économiques et sociaux ainsi qu’une redistribution de la richesse. Le mouvement Occupy Wall Street voit la redistribution de la richesse comme le seul moyen d’améliorer son niveau de vie au moment où la croissance économique sera faible et les ressources plus rares. Ce mouvement n’est qu’une des manifestations d’un déplacement de plaques tectoniques causé par la contraction du crédit qui résultera inévitablement en une vaste redistribution de la richesse. Il reste à determiner qui seront les gagnants et les perdants.

L’économie on le sait, ne va pas bien. À ce sujet, notons ces données éloquentes de la Fed d’Atlanta qui démontrent bien que la récession de 2008 ressemble plutôt à celle des années 30 et que le chômage atteint des sommets persistants depuis la fin de la Seconde guerre mondiale…

Source ici:

En fait, selon la Fed d’Atlanta, il manque encore 4,5% des emplois par rapport au début de la récession d’il y a près de 4 ans, et c’est la première fois que ce chiffre est négatif depuis la Seconde guerre. De plus, nous arrivons difficilement à atteindre le PIB réel du début de la récession, une première depuis la dépression des années 30. Enfin, l’inégalité économique atteint actuellement le pic de 1929, comme le montre le graphique suivant…

Source : http://www.nytimes.com/imagepages/2011/09/04/opinion/04reich-graphic.html?ref=sunday

Le mouvement Occupons wall street dénonce donc l’inégalité entre riches et pauvres, mais la tension se fera sentir entre toutes les parties dans cet environnement économique de décroissance: créanciers et endettés, régimes de retraite et bénéficiaires, employés du secteur public et contribuables, pays en surplus et pays en déficits par une montée du protectionnisme. Voyons comment et pourquoi.

Commençons par l’Europe. La survie de l’euro ainsi que les perspectives de croissance sur ce continent dépendent maintenant de la réponse des gouvernements et de la Banque centrale européenne à la crise de financement de la dette italienne. À 7 % d’intérêt sur des obligations à 10 ans, l’Italie ne pourra pas être solvable à long terme. Faites vous-mêmes vos simulations sur les surplus budgétaires requis en Italie à différents taux d’intérêt et niveaux de croissance économique afin de maintenir un taux d’endettement stable ici.

La contagion qui atteint l’Italie et même la France est maintenant au cœur de l’Europe. La croissance ne reviendra pas tant que la crise des dettes souveraines ne sera pas réglée, puisqu’elle affecte les banques – lesquelles sont essentielles pour faire tourner l’économie. À court terme, à défaut de voir le FMI ou un Fonds européen de stabilité financière qui soit effectif, seule la Banque centrale européenne peut stabiliser les cours obligataires en achetant massivement la dette italienne et donner le temps d’établir éventuellement des solutions à long terme, comme une union politique et fiscale.

Il semble cependant que cette union politique et fiscale soit impossible présentement en Allemagne et dans les autres pays d’Europe. Dans ce cas, sans la solidarité d’une identité européenne, l’union monétaire éclatera inévitablement. Selon ce scénario, on assistera à un bris de contrat sur la monnaie d’échange et probablement aussi sur la valeur des dettes nationales.

La Banque centrale européenne, de son côté, n’est pas une prêteur de dernier recours. Son seul mandat est de maintenir la stabilité des prix, ce qui fait qu’elle limite ses achats d’obligations Italiennes. Elle ne bougera davantage que si le système financier de l’Europe est au bord du gouffre et si l’Italie garantit formellement une réforme de ses finances publiques. Toutefois, en achetant massivement des obligations des dettes nationales en Europe, elle risque d’alimenter l’inflation, ce qui irait à l’encontre de son mandat.

Dans le cercle vicieux entre la récession et la crise de financement des dettes souveraines et bancaires, l’alternative de la Banque centrale européenne est en fait la suivante :

1) limiter l’inflation à tout prix, en encourageant la déflation dans les pays périphériques d’Europe pour que les salaires y soient plus bas et que ces pays regagnent ainsi leur compétitivité. Mais, avec des prix à la baisse, les entreprises risquent alors de vendre leurs produits ou services à perte et de licencier des travailleurs. Résultat : un chômage énorme, des défauts sur la dette nationale, une grande instabilité politique et probablement l’éclatement de l’euro. Rappelons que le régime d’étalon-or a disparu au début du vingtième siècle pour ces mêmes raisons.

2) la Banque centrale européenne imprime de l’argent en achetant massivement les obligations des pays européens. Cela se ferait idéalement en même temps que l’Allemagne abandonne sa politique mercantiliste, stimule la demande intérieure et augmente les salaires de ses travailleurs. L’inflation européenne ainsi créée diminuerait le poids réel des dettes et serait plus forte en Allemagne, qui importerait alors davantage auprès des pays périphériques, stimulant leur croissance économique.

Or ces deux cas produiront des bris de contrat et une redistribution de la richesse: Dans le scénario déflationniste, l’euro ne survivrait pas politiquement comme monnaie. Dans le second cas, l’inflation irait à l’encontre du contrat social allemand, réduirait les épargnes des citoyens, tout en redistribuant de la richesse des créanciers vers les débiteurs, de l’Allemagne vers la périphérie. L’alternative ultime en Europe –éclatement de l’euro ou inflation- implique à terme un bris de contrat majeur d’une façon ou d’une autre.

La même analyse s’applique également aux États-Unis. D’une part, le Tea Party est semblable aux allemands déflationnistes, en voulant sauvegarder à tout prix la valeur de la monnaie et en critiquant les interventions de la Fed et les déficits du gouvernement américain. D’autre part, le mouvement Occupons Wall Street désire redistribuer la richesse, tout comme les pays périphériques européens, et voudra, tel le Credit Social, aussi faire bénéficier les endettés d’une inflation plus grande.

Ce débat « inflation ou déflation? » est le plus important de l’heure, et l’option qui l’emportera déterminera le cours des choses pour une génération. Mais ce n’est pas tout : d’autres bris de contrat et redistributions sont à venir.

Prenons la question des pensions. On sait que les régimes de retraite sont sous-capitalisés. La baisse des taux d’intérêt et des prix des actifs n’ont fait qu’augmenter les déficits actuariels comme le démontre l’indice pour le Canada calculé par Mercer :

La Presse rapportait en outre que, seulement pour la caisse de retraite d’Hydro-Québec, le déficit pourrait atteindre 5 milliards de dollars. Qui va payer : les salariés de cette société d’État ou les contribuables? La même question se pose pour beaucoup de caisses de retraite, notamment dans le milieu municipal au Québec et au niveau des États américains.

Enfin, au niveau international, les pays dont les comptes extérieurs sont déficitaires – comme les États-Unis – vont-ils tolérer longtemps leur taux de chômage élevé? La tendance protectionniste a déjà débuté aux États-Unis comme je l’ai décrit ici. Plus le chômage reste élevé longtemps, plus les forces protectionnistes vont grandir dans le but illusoire de redistribuer la richesse de la Chine vers les États-Unis.

Tous ces débats, entre créanciers et débiteurs, riches et pauvres, salariés et contribuables, ne font que débuter. En outre, ils risquent de devenir plus acrimonieux à mesure que nous devrons gérer notre décroissance (deleveraging) et que le crédit et les ressources se feront rares. Il y aura donc une redistribution de la richesse, soit par des bris de contrats (changement de monnaie, défaut sur la dette, réformes de pensions) soit par les impôts ou enfin par l’inflation qui taxera les épargnants et créanciers aux profits des endettés. Attendons-nous donc à ce que cette redistribution affecte la confiance dans plusieurs actifs financiers et finisse par bouleverser l’ordre économique et social. Ces bouleversements seront un test solides pour nos democraties, Il n’est pas étonnant dans ce contexte que certains voient l’or devenir une valeur refuge.