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Le tsunami financier occidental a épargné le Canada. Nous avons été sauvés par notre système financier qui comportait moins de levier et de prêts risqués. De plus, la forte demande pour nos ressources naturelles, notamment par la Chine, nous a permis de mieux rebondir, en diminuant notre dépendance à l’économie américaine.

Ces atouts ont transformé le Canada en refuge dans la tempête économique. La demande étrangère pour le dollar et les obligations canadiennes a considérablement augmenté, amenant des bénéfices – taux de financement peu élevé et produits importés disponibles à bas prix – et des difficultés – pour notre secteur manufacturier.

Mais le principal risque associé à notre réussite économique se trouve ailleurs. Notre succès a eu comme conséquence d’élever notre niveau de complaisance – c’est-à-dire cette autosatisfaction accompagnée d’une sous-évaluation des risques qui ont généré un fort niveau d’endettement des ménages.

Si cette complaisance était présente dans tous les pays occidentaux jusqu’en 2007, elle a continué à s’amplifier au Canada, peut-être même ironiquement en partie à cause de la crise mondiale.

La complaisance : une tendance croissante sur 30 ans

La Banque du Canada s’inquiète assez pour consacrer un dossier spécial sur l’endettement des ménages, publié dans la revue de la banque du Canada (http://www.bankofcanada.ca/wp-content/uploads/2012/02/revue_hiver11-12.pdf). Ce dossier montre comment l’endettement des ménages a continué d’augmenter malgré la crise économique mondiale, le ratio de la dette des ménages par rapport aux revenus disponibles se situant maintenant au-dessus des ratios américains et britanniques.

Les causes de l’augmentation de la dette des ménages ? La Banque du Canada mentionne la hausse du crédit à la consommation garanti par des actifs immobiliers, la hausse des revenus escomptés et des prix des maisons, la baisse des taux d’intérêt réels ainsi que de l’innovation financière.

Fait à noter, la hausse de l’endettement a fortement augmenté dans le groupe d’âge des 31-35 ans entre 1999 et 2010. La dette moyenne de ce groupe a monté de $75,000 à $120,000 en dollars constants :

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Il est intéressant de noter que ce groupe né entre 1975-1979 n’a pas connu la stagflation des années 1970, la hausse vertigineuse des taux d’intérêt de 1980 ainsi que le chômage qui s’ensuivit, ce qui peut expliquer leur plus forte propension à vouloir s’endetter. Comme la Banque le mentionne, le rôle des attentes sur le revenu, les taux d’intérêt réels (la banque note la baisse de la prime de risque associée à l’inflation) et les hausses anticipées des prix des maisons sont des facteurs importants de l’augmentation des dettes des ménages. Sans mémoire directe des années 1975-1985, les risques sont peut-être perçus comme étant plus faible qu’il y a 10 ans, pour le même groupe d’âge.

La complaisance se poursuit après 2008

Ironiquement, la crise financière mondiale a fait baisser les taux d’intérêt, ce qui a contribué à faire monter les prix des maisons et par conséquent la complaisance et l’endettement. De plus, dans la mesure où les programmes d’expansion monétaire aux États-Unis (QE1, QE2 et opération twist) ont amélioré les termes de l’échange au Canada en poussant les prix des matières premières à la hausse, ils ont aussi contribué à faire monter les prix des maisons et l’endettement des ménages, en élevant les attentes de revenus des Canadiens.

Bulle de crédit et politique monétaire

La Banque du Canada note que l’endettement des ménages nous rend vulnérable à un choc baissier sur les prix des maisons, causé par exemple par une hausse des taux d’intérêt ou du chômage. Ce choc affecterait à la baisse la consommation, comme le démontre l’expérience internationale depuis 2008, et pourrait possiblement causer un cercle vicieux de désendettement à conséquence déflationniste.

Que peut faire la Banque du Canada afin d’éviter ce scénario? Le dilemme est important car une hausse des taux d’intérêt, pour modérer l’endettement, ne peut être la solution puisque le dollar canadien s’apprécierait fortement, détruisant la base manufacturière du pays..

Cette bulle de crédit a des fortes chances d’évoluer comme toute autre bulle : grossir jusqu’à l’éclatement. Puisque le stock de dette sera élevé au moment où la bulle de crédit éclatera, avec les conséquences négatives sur l’économie réelle, il n’est pas exclu que la Banque du Canada soit obligée d’imiter les collègues américains, japonais et européens, et décide d’acheter des titres obligataires, et peut-être des prêts hypothécaires, afin d’atténuer l’impact d’un désendettement, et d’éviter un scénario déflationniste.

Nous n’avons aucune raison d’être complaisant : la tendance occidentale au désendettement va atterrir au Canada un jour ou l’autre et la Banque du Canada devra y répondre, peut-être lors de la prochaine récession. Notons enfin que nos finances publiques seraient évidemment affectées lors d’un tel choc déflationniste. Compte tenu de notre endettement public élevé, la politique fiscale pourra difficilement avoir une contribution positive sur l’économie.

L’impact de 2008 continuera de se faire sentir.

La politique des banques centrales d’achats de titres obligataires (QE) est certes justifiée, puisque le scénario déflationniste aurait plongé les pays en cause dans une profonde dépression, avec les conséquences sociales que l’on peut imaginer. Les objectifs des banques centrales comme la Fed sont de limiter entre autres les ventes de feu pendant la phase de désendettement en injectant des liquidités, ainsi que de maintenir un taux d’inflation autour de 2%. Il faut noter que la façon d’atteindre cet objectif d’inflation relève de l’art plutôt que de la science, car on ne peut savoir d’avance lorsque les attentes inflationnistes vont s’élever ou lorsque les ¨animal spirits¨ de Keynes vont s’éveiller. On ne saura qu’après coup si les banques centrales en ont fait trop ou pas assez.

Ben Bernanke de la Federal Reserve affirme que la banque centrale est bien équipée pour combattre l’inflation si la machine à crédit se met en branle, et qu’elle pourra décider de monter les taux d’intérêt en 15 minutes s’il le faut. Mais les banques centrales évoluent dans un contexte politique, et il a fallu près de 10 ans à la Fed pour finalement combattre l’inflation pendant les années 1970, faute de volonté politique. Avec le potentiel inflationniste associé à l’expansion des bilans des banques centrales, il n’est donc pas surprenant que l’or soit devenu plus populaire que jamais, malgré l’absence d’inflation à court terme. Il faudra beaucoup d’habiletés aux banques centrales pour naviguer ces eaux agitées.

Un éclatement de la bulle de crédit au Canada, suivi d’une réponse de la politique monétaire qui s’inspirera de l’expérience américaine, est probable à terme. Ou tout cela nous mènera-t-il? Une chose est sûre: les derniers chapitres de la crise de 2008 n’ont pas encore été écrits.