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« La Banque centrale européenne est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant. » Mario Draghi, président de cette banque.

Si l’euro doit survivre, l’union économique et politique se fera un jour en Europe, et le plus tôt sera le mieux. Aucune union monétaire n’a survécu sans une telle union. Avec la présente crise de la dette souveraine en Espagne et en Italie, l’urgence d’avoir un prêteur de dernier ressort, fédéral, se fait sentir. Mais qui sera l’instigateur d’achat de ces dettes, autrement dit le fédérateur tant attendu? La Banque centrale européenne ou l’ensemble des 17 gouvernements élus de la zone euro?

La politique monétaire impuissante de la Banque centrale européenne

Les taux obligataires supérieurs à 7 % en Espagne ou en Italie sont insoutenables. Les intérêts sur le passif de ces pays deviendraient à terme une si large portion de leur budget national que les déficits s’accumuleraient au point de faire exploser leur dette souveraine totale. Dans un tel scénario, les coupures dans les dépenses gouvernementales seraient toujours plus importantes. Il faut donc se sortir de ce cercle vicieux qui rend tout équilibre instable : plus les taux d’intérêt montent, plus la probabilité de défaut de paiement s’élève, plus les taux d’intérêt augmentent…

De plus, comme le mentionne la Banque centrale européenne, la politique monétaire conventionnelle qu’elle a mise en place ne fonctionne pas présentement : pendant que l’institution abaisse les taux d’intérêt, les taux de financement en Espagne et en Italie montent! Il faut donc une intervention plus forte, qui parviendrait à limiter les hausses des taux de financement de ces dettes souveraines. Mais laquelle?

Il n’y a que deux possibilités : la mutualisation, au moins en partie, des dettes nationales, c’est-à-dire leur répartition dans l’ensemble de la zone euro; ou une intervention non conventionnelle de la Banque centrale européenne, celle-ci procédant à des achats massifs d’obligations. La première solution pourrait se faire avec l’émission d’euro bonds ou l’achat à l’échelle européenne de dettes nationales, par l’entremise du Mécanisme européen de stabilité, ce fonds de soutien qui vient de remplacer le Fonds européen de stabilité financière.

Hélas, le Mécanisme européen de stabilité n’est pas assez garni : il est pourvu de 500 milliards d’euros, dont une partie, 100 milliards, est déjà réservée aux banques espagnoles. Ce fonds n’a donc pas la capacité financière de limiter les taux d’intérêts de pays comme l’Espagne ou l’Italie, qui détiennent respectivement 800 milliards et 2 billions d’euros de dettes.

De plus, les gouvernements européens, et en premier lieu l’Allemagne, refusent d’augmenter la capitalisation du Mécanisme européen de stabilité, puisque leur électorat ne veut plus financer la dette des autres pays européens. Il faut d’ailleurs que la cour constitutionnelle d’Allemagne déclare constitutionnel le fonds que constitue ce Mécanisme, une décision qui devrait être rendue en septembre prochain.

Devant le refus des citoyens, surtout ceux d’Allemagne, de mutualiser la dette, il reste la Banque centrale européenne, la seule institution capable de limiter les taux d’intérêt en Espagne et en Italie, si elle achète massivement la dette de ces pays. Or, bien qu’elle puisse imprimer tout l’argent nécessaire pour stabiliser les taux obligataires en Europe, elle résiste à cette démarche. Pourquoi, puisque d’autres banques centrales, celles des États-Unis, de l’Angleterre ou du Japon, interviennent de cette façon?

N’oublions pas que la Banque centrale européenne est celle non pas d’un pays mais de 17. Aussi fait-elle face à un dilemme, qui ne se pose pas – du moins présentement – dans les pays que nous venons de mentionner : si elle achète massivement des obligations de pays, comme l’Espagne ou l’Italie, qui ont de la difficulté à se financer, elle risque d’être perçue comme un « guichet automatique » permettant de financer à taux bas les déficits des pays endettés de la zone euro.

En effet, les dirigeants politiques de ces nations seraient alors fortement tentés de maintenir leurs déficits nationaux plus élevés, afin d’éviter les politiques d’austérité et leurs dommages économiques, sachant que la Banque centrale européenne pourra toujours intervenir de cette façon. En bout de ligne, comme l’a souligné d’ailleurs cette institution, c’est sa propre crédibilité qui est en jeu, et une perte de celle-ci peut mener à terme à une hausse des anticipations inflationnistes et donc, ultimement, à une inflation réelle.

La solution aux dettes souveraines : un accord économique et politique global

Les gouvernements devraient poursuivre la réduction des déficits, et la Banque centrale européenne, limiter les taux de financement – par exemple à 4 % – pour les pays de la zone euro. Mais cette dernière action serait sans doute conditionnelle à une négociation entre le Mécanisme européen de stabilité et les pays souverains pour l’établissement des conditions budgétaires. Un accord sur celles-ci serait automatiquement cautionné par la Banque centrale européenne.

Si un tel accord aiderait à réduire le problème de la crise de la dette souveraine, il comporte des risques de dérapages pour la crédibilité de la monnaie, en entraînant une certaine monétisation de la dette. En outre, il n’assurera pas à lui seul la croissance économique des pays de la zone euro, même si un euro de plus faible valeur, qui stimulerait les exportations, pourrait favoriser une certaine reprise.

Enfin, la crédibilité de la monnaie unique n’est pas le seul enjeu à long terme. Que la voie choisie soit celle de la mutualisation ou celle de la monétisation de la dette (ou les deux), la fédéralisation de facto de cette dette devra bien être accompagnée, même précédée dit l’Allemagne, d’une union politique, avec un pouvoir fédéral de taxation qui rendrait légitime et démocratique cette solution. « Pas de taxation sans représentation », répètent les Allemands. Ils ont parfaitement raison. Il est décidément difficile de construire l’Europe.