Dans un discours présenté le 27 novembre dernier et intitulé : La Grande Frustration : progression à pas hésitants vers la croissance et le rééquilibrage à l’échelle du globe, John Murray, sous-gouverneur de la Banque du Canada, analyse l’évolution des ajustements requis au niveau mondial afin de soutenir la croissance économique. Il rappelle ainsi qu’en 2009 le G20 avait développé un plan stratégique visant à remettre l’économie mondiale sur la voie de la croissance. Ce plan comportait quatre volets :

1. Assainissement des finances publiques pour les pays qui affichaient des déficits insoutenables ;
2. Réformes du système financier ;
3. Réformes structurelles des marchés du travail et des biens; et
4. Rééquilibrage de la demande à l’échelle du globe.

Bien que certains progrès ont été accomplis dans ces quatre domaines, John Murray fait les deux observations suivantes:

Les programmes d’austérité en Europe ont été trop imposants, comme le reconnait depuis le FMI, puisque l’impact de l’austérité sur la croissance économique est plus grande qu’attendu. En effet, lorsqu’on compare l’évolution de la croissance économique en Europe par rapport aux grandes crises financières précédentes, on note que cette croissance est beaucoup plus faible que dans le passé, et les programmes d’austérité y ont certainement contribué.

europe

Puis John Murray se tourne vers les ajustements requis dans les pays émergents, et la Chine en particulier. Il constate les progrès trop lents dans le rééquilibrage de la demande globale : ces pays ne consomment pas assez et leurs importations sont donc trop faibles. Puisque nos pays endettés cherchent des nouvelles sources de revenus, nous dépendons des exportations pour nous aider à se sortir de notre marasme économique.

Les ajustements requis afin de rééquilibrer la demande à l’échelle mondiale sont de deux ordres : Réévaluer les devises et augmenter la consommation, surtout en Chine. Sur ces deux points, les progrès sont lents, comme le montrent les deux graphiques suivants :

yuan

consommation

La Banque a donc raison de relever ces lacunes car une résolution de ces déséquilibres aiderait à stimuler la croissance économique mondiale.

Je ferais cependant deux commentaires à ce sujet :

Les intérêts corporatifs ralentissent les ajustements en Chine

Le leadership Chinois est très conscient des réformes nécessaires aux maintien d’une croissance économique équilibrée à long terme. Il est dans l’intérêt de la Chine de changer son modèle de croissance (basée sur les exportations et les investissements dans l’immobilier et les infrastructures), car celle-ci mène à un cul-de-sac. Il faudra augmenter l’apport de la consommation dans la croissance en transférant des revenus vers les individus et en favorisant une économie basée sur l’innovation.

Pour ce faire, il faudra procéder à d’importantes réformes ( libéralisation du secteur financier, réduction des avantages et des monopoles des entreprises d’État afin de favoriser la compétition, fortifier le filet social, en particulier pour les migrants qui n’y ont pas accès). Les nouveaux leaders parlent de façon constante des réformes nécessaires, mais une volonté ferme sera requise car ces réformes nécessitent un démantèlement des intérêts corporatifs des sociétés d’Etat et du Parti communiste, ainsi qu’un transfert de pouvoir de l’État vers les individus. Tout un programme!

Le Japon ouvrira bientôt un nouveau front dans la guerre de devises

Le second commentaire est sur l’insuffisance de la demande globale qui pousse plusieurs nations à dévaluer leur devise. Puisque la croissance économique est faible, plusieurs pays se battent davantage pour des parts de marchés, et la question de la devise devient plus déterminante, puisqu’elle influence les prix des biens d’exportations.

On parle souvent d’une guerre de devise, accusant les États-Unis de dévaluer leur devise par leurs programmes de QE, ou accusant la Chine de maintenir une devise faible en achetant des dollars américains contre le yuan ( et accumulant ainsi des réserves énormes de devises étrangères). Cette guerre pousse certains pays comme le Brésil à établir des contrôles des changes afin de ralentir la hausse de leur devise. Le Réal brésilien est maintenant plus faible mais cette guerre générale de devises risque de continuer tant que la croissance économique mondiale restera faible, comme je l’avais noté dans cet article en 2009.

Et maintenant, un nouveau développement important de cette guerre de devises est imminent : après 20 ans de déflation au Japon, et une performance économique beaucoup plus faible qu’aux États-Unis, ou même que l’Europe, depuis la crise de 2008, nous entrons bientôt dans une nouvelle ère politique, avec l’élection probable de Shinzo Abe du parti LDP, le 16 décembre prochain.

Abe est en rupture avec les politiques monétaires du Japon et cherche à modifier le mandat de la Banque du Japon afin qu’elle poursuive une politique plus inflationniste – avec un objectif d’inflation à 2 ou 3% – en stimulant davantage l’économie par des achats de titres obligataires et en affaiblissant la valeur du yen. Compte tenu de l’importance de l’économie du Japon, cette nouvelle bataille dans la guerre des devises pourrait avoir des répercussions importantes sur le politique de devises des autres pays – qui pourraient réagir en dévaluant à leur tour – et même possiblement raviver le protectionnisme.

Afin d’éviter cette menace protectionniste, il faut donc tout faire pour revitaliser la croissance économique mondiale. De de ce point de vue, la Banque du Canada a raison d’exiger des ajustements plus rapides des déséquilibres internationaux.